Un cri d'abord, puis une voix, suivie par le bruit feutré de pas tout autour d'elle. Mari frissonna en se rappelant ce qu'elle avait entendu ce soir là... entendu et ressenti. Elle avait serrée ses paupières de terreur , puis s’était tapie dans son lit comme on s’enfoncerait dans un trou pour s'y cacher et c'est là qu'elle l'avait sentie... ce glissement sur elle à peine perceptible, et puis ce corps qui avait pesé un si fugace instant sur le sien. Prête à hurler elle avait alors rouvert les yeux en grands... mais rien... personne !
Elle avait emménagée dans cet appartement depuis quelques mois, quittant ses parents pour vivre sa vie, et depuis qu’elle avait posée ses premiers meubles, cette étrange présence n'avait cessé de l'accompagner, dans chacune des pièces, dans le moindre de ses gestes...
ça n'avait été que des sensations, des frissons, des courants d'air glacé lui parcourant l'échine, comme une main glissant sur sa joue ou passant dans ses cheveux... mais rien , rien qu'elle ne puisse formellement identifier.
Ce soir là, tout avait été différent.
Mari avait passée la journée à batailler avec les contrats qui avaient afflués sur son bureau, l’annonce de ses vacances ayant provoqué un raz de marée, elle avait dû rester plus tard à son bureau pour que tout soit bouclé avant son départ.
Elle sortît de l’immeuble vers 22h, arpentant les couloirs avec le dynamisme qui la caractérisait quand cette sensation de ne pas être seule qui la poursuivait depuis son emménagement dans ce nouvel appartement se manifesta à nouveau. Elle s’arrêta net tournant et retournant la tête de tous côtés sans rien apercevoir. Elle était là, elle le sentait... elle avait quittée la sécurité de l'appartement et l'avait suivie jusqu'ici... c'était la première fois !
Secouant la tête puis ses épaules instinctivement comme pour se libérer de cette présence, elle réussit à retrouver son calme et persuadée que tout cela n'était que le fruit de son imagination, elle reprit sa marche, farfouillant dans son sac à la recherche des ses clefs de voiture... C'est alors qu'elle l'entendit. Elle entendit une voix qui l'appelait.
-Mari, Mari par là, il faut que je te parle.
Elle se retourna encore et encore, mais rien... personne à l'horizon !
Peu rassurée elle accéléra le pas jusqu'à rejoindre sa voiture, qu'elle ouvrit avec empressement avant de se précipiter à l'intérieur, de mettre le moteur en route dans des gestes saccadés et de démarrer dans un crissement de pneus retentissant. Sur le trajet, cette voix qui s'entêtait à la persécuter la rappela à l'ordre.
-Mari, Mari, il va bien falloir que l’on parle.
Doutant franchement de ses facultés mentales, elle alluma la radio dont elle poussa le volume au maximum. Filant à toute allure pour échapper à son démon, Mari accéléra encore et encore tandis que les arbres aux ombres menaçantes qui bordaient la route filait de chaque côté, fermant juste un instant les yeux pour reprendre sa respiration et retrouver son calme, elle entendit à nouveau la voix tout près de son oreille.
-Je vais m’occuper de toi Mari, ne t’inquiètes pas !
Rouvrant brusquement les yeux, elle les écarquilla de stupeur. Elle se trouvait garée, contact coupé, sur le parking attenant à la maison de famille qu'elle n'avait pas revue depuis dix ans. Totalement déboussolée, elle s'exhorta à sortir de son véhicule et longea prudemment les murs qui la séparaient de l'entrée avant de se retrouver devant les marches qui menaient au perron. Lentement elle les monta une à une se demandant comment elle avait bien pu arriver là et ce qu'elle pouvait bien y faire. Sans même frapper ou même sonner, elle entra.
C'était la maison de son enfance comme elle l'avait laissé. Tout y était. Les escaliers cirés qui donnaient à l'étage supérieur et qui n'étaient même pas ternis, le salon sur sa droite, qui accueillait autrefois les dîners de famille et qui semblait prêt à en accueillir de nouveaux... tout, tout y était comme autrefois ! S'attendant à voir surgir sa grand-mère pour l'accueillir, elle s'avança jusqu'au canapé de velours bordeaux et s'asseya face à la cheminée.
-Mais qu’est ce que je fais là ? murmura Mari.
-Tu n’as rien fais de mal Mari, il faut que tu le comprennes !
Sursautant, Mari se retourna brutalement mais rien... toujours personne.
-Bon maintenant ça suffit qui que vous soyez, sortez de votre cachette, s'énerva-t-elle en regardant de tous côtés, ça suffit maintenant !
Seul l'écho lui répondit avant de replonger la pièce dans le plus grand silence.
Excédée, elle allait se rasseoir quand elle aperçut la table du séjour. Dressée comme elle l'avait déjà vu faire à chaque fois qu'elle passait voir sa grand-mère. Se levant, elle contourna le canapé, puis la table, et poussa doucement la porte de la cuisine qui se trouvait derrière le salon. Elle tourna la tête à droite, puis à gauche... mais rien. Seule l'odeur qui s'échappait du four l’accueillit. S'avançant des fourneaux d'où s'échappait l'odeur savoureuse d'un rôti en pleine cuisson, elle se pencha pour ouvrir le four et constata qu'il était froid... et vide... et que l'odeur s'était soudain envolée elle aussi. Supposant que ses souvenirs lui jouaient des tours, elle se releva et alors qu'elle allait quitter la pièce, elle entendit quelques notes de piano virevolter jusqu'à elle. Intriguée, elle sortit précipitamment et se dirigea sans hésitation vers le salon de musique que sa grand-mère avait fait construire pour elle lorsqu'elle avait dix ans, s'imaginant lui transmettre ainsi son goût pour la musique. Finalement, la seule personne qui n'eut jamais touché le grand piano laqué noir de sa grand-mère fut... son frère Nathan !
Ce frère qui lui manquait tant.
Sentant les battements de son coeur s'accélérer en reconnaissant la mélodie qui se jouait, elle ouvrit en grands les deux larges portes du salon de musique et crut entendre son rire, ceux d'un enfant, ceux de l'enfant qu'il était quand... Ce jour là aussi elle l'avait entendu rire... mais l'avait-elle seulement jamais entendu pleurer songea-t-elle.
Avançant au milieu de la pièce jusqu'au piano, elle en effleura les touches du bout des doigts alors que se glissait en elle à nouveau cette sensation étrange qu'elle n'était pas seule et qu'une main lui caressait la sienne. Instinctivement elle retira ses doigts mais ne put résister à l'envie de les reposer sur le clavier. La caresse reprit à nouveau, se faisant douce, apaisante cette fois et du piano s'égrena alors cette mélodie si douce qu'elle se refusait à écouter depuis cette époque. Étonnée mais transportée par la musique et les rires, Mari se laissa glisser sur le petit tabouret et posant à nouveau ses doigts sur le piano, elle les laissa courir à son tour, reprenant à son compte ce morceau tant chéri et si détesté. L'instant semblait s'être suspendu entre rêve et réalité. Elle ne savait pas jouer, elle n'avait jamais donné à sa grand-mère la possibilité de le faire. Elle s'y était refusée et c'est en parti pour cette raison que ses relations avec sa grand-mère s'étaient interrompues ça et...
Pas que la musique eut une si grande place dans leur famille ! Mais quand celle qu'elle considérait comme sa propre mère lui avait jeter au visage que si elle avait été plus assidue ce jour là, oubliant un instant de taquiner ce frère qu'elle aimait tant, il n'aurait pas pris la mouche et ne serait pas parti seul et furieux à travers la forêt...
- Si tu avais su une fois dans ta vie, arrêtez de prendre les choses à la légère, il serait parmi nous aujourd’hui ! ça avait été les derniers mots de sa grand-mère à son encontre avant que elle, Mari, ne tourne les talons... définitivement !
Alors Mari n’avait plus jamais rien pris à la légère, elle avait bannie la musique de sa vie et s’était entêter à orienter sa carrière dans un domaine plus que sérieux.
Dix ans déjà qu’elle était partie et aujourd’hui, alors qu’elle pensait avoir enfin tourner la page, ses mains virevoltaient avec allégresse sur les touches de ce piano.
- Mari, pourquoi m’as-tu oublié ?
Ces doigts se crispèrent et elle frappa de ces deux mains sur les touches dans un fracas assourdissant.
- ça suffit ! J’en ai assez !
Elle avait hurlé et s’était levé d’un bond.
- Qui êtes vous ? Qu’est ce que vous me voulez ?
Plus un bruit dans la pièce dont l'atmosphère s'était soudain refroidie, elle regarda autour d’elle à nouveau, mais elle était seule... désespérément seule. Prenant soudain conscience de la stupidité de la situation, Mari s'exhorta à en reprendre le contrôle et se dirigea vers la porte, bien déterminée à élucider se mystère et à tirer un trait sur toute cette histoire. Mais alors qu'elle allait se glisser dans l'entrebâillement des deux portes, celles-ci se refermèrent devant elle violemment provoquant un grand appel d'air. C'est alors qu'elle l’entendit à nouveau. Cette voix qui claqua dans le silence comme un couperet... la voix de son frère.
- J’en ai assez, je m’en vais !
Elle resta pétrifiée au milieu de la pièce. Depuis des années, elle tentait de se persuader qu’elle avait tourner la page, que ce sentiment de culpabilité qui l’avait si longtemps habiter l’avait enfin abandonner, et il revenait aussi fort et aussi puissant que ce jour là, ce jour où elle avait fui les accusations de sa grand-mère, comme pour lui arracher le coeur une fois de plus.
Anéantie, elle s'effondra en larmes, le corps convulsé de longs sanglots.
-Je… je… Je suis désolée ne put-elle qu'articuler.
-Tu n’y es pour rien, je te le jure !
Hébétée Mari se retourna et dans le coin le plus sombre de la pièce elle le vit. Il était toujours le même, un jeune garçon à la caquette vissée sur le haut du crâne et à la paire de basket blanche presque immaculée. Il portait ce short, ce même short que leurs parents lui avait offert au précédent Noël et ce T-Shirt qu'elle avait spécialement créé pour lui pendant sa période "Je suis styliste", qui ne ressemblait à rien mais qu'il portait avec fierté parce que c'était elle qui lui avait fait.
-Je te jure que tu n’y es pour rien ! reprit le garçonnet en plongeant son regard dans le sien.
-Si, c'est à cause de moi si tu es m... mort ! souffla-t-elle entre deux hoquets.
-Non... Non !, ce jour là, notre dispute n’était qu’un prétexte, je détestais les cours de cette vieille Schnok de Mme Eché, mais je voulais faire plaisir à Grand-mère, je n’avais pas ton aplomb, alors quand tu as commencé à me taquiner, j’en ai profité ! insista l'enfant…
-Tu n’aimais pas le piano ? s'exclama la jeune femme sidérée.
-Eh non Je détestais ça ! Mais on était si jeune, tu étais la rebelle et moi l'enfant modèle, c'était tellement plus facile de te laisser m'ouvrir la route, je profitais toujours des retombées de ce que tu avais semé. Et ce jour là Mari, ce jour là quand je me suis sauvé pour échapper à tout ça... je te promets que ça n'était pas à cause de toi, je ne te détestais pas Mari, je t'assure !
-C’est vrai ? murmura Mari alors que ses larmes se calmaient.
-Je te le promets ! scanda son petit frère
-Je… je… je suis si fatigué ! balbutia la jeune fille soudain totalement vidée.
-Je sais Mari mais ça va aller, rassures toi, maintenant tu vas pouvoir te reposer !
-Je t’aime Nathan.
-Je t’aime aussi Mari...
BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPP
-On va la perdre ! Défibrillateur ! Chargez à 300 ! On dégage !
Le corps de la jeune femme étendu sur la civière se souleva, laissant passer le courant et le moniteur posé à même le sol indiqua presque aussitôt que les battements de son coeur reprenait un rythme cardiaque normal.
-Mademoiselle ! Mademoiselle ! Vous vous souvenez de ce qui s’est passé ? fit une voix près d'elle.
Mari secoua la tête reprenant doucement contact avec la réalité.
-Vous avez eu un accident de voiture ! Vous avez dû vous endormir au volant.
Elle tourna négativement la tête machinalement de droite à gauche, totalement désorientée.
-Tout va bien ! il n’y a pas d’autres bléssés et on va s’occuper de vous ! Quelqu’un sait comment elle s’appelle ? demanda le médecin au personnel soignant présent qui s’agitait autour de la jeune fille.
-Mari, Mari Doumase ! indiqua une aide soignante qui avait retrouvée le porte feuille de la jeune femme dans son sac.
-Très bien Mari, vous avez été dans le coma pendant quelques minutes, alors on va faire quelques examens pour voir si tout va bien ! Est-ce que vous voulez qu’on prévienne votre famille ?
Mari baissa alors le masque à oxygène qu'on lui avait posé pour l'aider à respirer et…
-Ma grand mere…
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